Une amitié dans la tourmente du passage de l’enfance à l’adolescence
La réflexion proposée à travers cet article a pour origine le visionnage du Film « Close » de Lukas Dhont. Cette œuvre a été proposée aux élèves de 3ème du collège Jean Jaurès à Huelgoat dans le Finistère, dans le cadre des « Semaines d’Information sur la Santé Mentale ». Les SISM avaient pour thème cette année 2025 « pour notre santé mentale, réparons le lien social ».
Cette proposition est le fruit d’un travail partenarial. En effet, le PAEJ Oxyjeunes a été sollicité par Monts d’Arrée Communauté afin d’organiser un temps d’échange auprès d’élèves du collège. En lien avec l’Arthus ciné de Huelgoat, il nous a semblé intéressant de partir du visionnage d’un film pour engager une discussion avec les élèves.
Le film Close, grand prix du festival de Cannes en 2022 et actuellement disponible sur la plateforme streaming de France Télévision, se concentre sur le quotidien de deux garçons de 13 ans, Léo et Rémi. Ils entretiennent une amitié de longue date, joyeuse, tactile et innocente qui, peu de temps après leur rentrée au collège, est questionnée par une camarade de classe.
Un regard extérieur bouleverse l’ordre établi
La question qui leur est adressée, « Est ce que vous êtes en couple ? », constitue un véritable point de bascule à partir duquel rien n’est plus pareil. Un regard extérieur vient ainsi bouleverser l’ordre établi.
Au début du film nous pouvons voir Léo et Rémi jouer dehors, ils s’imaginent guerriers, soldats assiégés, ils doivent fuir, ils partent ainsi en courant à travers champs tout en rigolant. Après l’interrogation de leur camarade, Léo cesse de jouer, pouvant dire à Rémi : « ils ne sont pas vraiment là » ce n’est pas réel.
Ils ne jouent plus « à la bagarre », ils se battent véritablement et finissent par se faire mal.
Quelque chose de l’enfance s’éloigne. Au PAEJ nous pouvons recevoir des jeunes qui vivent cela comme un arrachement. Je me souviens d’une jeune fille rencontrer lors de son année de 5ème qui soulignait la tristesse qu’elle ressentait chaque matin à l’idée de se rendre au collège. Elle, ce qu’elle voulait c’était retourner à l’école primaire et continuer de jouer … mais reproduire ses jeux d’enfants dans la cour du collège lui valait quelques réflexions désagréables de ses camarades.
Comment faire ? Quelle formule inventer ? à l’image de la question posée par un autre jeune au PAEJ : « Comment on fait une fête d’anniversaire avec des amis du collège ? je peux plus le fêter comme un enfant de 8 ans … ».
Un sens nouveau
Quelque chose change et laisse parfois sans voix. C’est ce qui semble se produire pour Léo. A partir de ce regard posé sur lui, à travers la question qui lui est adressée, son propre regard évolue. Les choses prennent un sens nouveau. Les mêmes gestes, habitudes que Léo et Rémi pouvaient avoir se colorent désormais, pour Léo, d’une nouvelle signification.
Nous pouvons penser à cette scène où Léo ne peut laisser Rémi poser sa tête sur son ventre pour se reposer allonger dans l’herbe au soleil, une situation qui jusque-là ne posait pas problème. Nous pensons également à ce moment où Léo va dormir chez Rémi. Il ne peut plus dormir dans le même lit que son ami, ce qui jusque-là n’avait jamais posé question.
Il n’en dit rien mais acte une séparation, un : « ce n’est plus possible ». Il se tourne alors vers d’autres jeunes et tente de nouer de nouveau liens amicaux. Rémi quant à lui est dans l’incompréhension face à ce changement, « pourquoi t’étais pas là ? (…) d’habitude tu m’attends toujours mais là tu me laisses ». Pas de réponse, ainsi sans pouvoir en dire d’avantage les deux personnages restent en souffrance. Une souffrance qui conduira Rémi à acter une séparation de manière dramatique.
Le corps, lieu d’expression
Léo, confronté à un indicible et une forme de culpabilité, porte physiquement ce qu’il ne parvient pas à formuler. Il se lance à corps perdu dans un nouveau sport, s’enfuit à vélo, part en courant, les nuits se font également plus agitées.
Lukas Dhont accorde une place centrale au corps. Ainsi, là où les dialogues restent mesurés nous pouvons observer, de manière plus discrète, à travers les regards, les gestes hésitants, les muscles qui se crispent, les épaules qui se voutent, des corps qui disent ce qui ne peut se formuler en mots.
Le corps est justement lieu de changements, voire même de bouleversements très concrets à cet âge de la vie.
Nous avons tous déjà entendu dans notre entourage cette phrase face aux changements d’avis, de comportement ou encore de style vestimentaire d’un jeune « c’est l’adolescence » ou encore, si ces changements sont un peu trop bruyants, « c’est la crise d’adolescence ».
Pour autant, cela ne dit pas grand-chose de l’expérience intime, de ce qui se joue dans le corps et la pensée, de chaque sujet.
Place à l’invention
Dans son article « Adolescence symptôme de la puberté »[1] A. Stevens nous indique qu’il est alors plus pertinent d’employer le terme de puberté. La puberté serait l’instant de la réactualisation de certains choix posés dès l’enfance. Un terrain où le sujet est amené à inventer de nouvelles réponses. Cette réactualisation est impulsée par l’irruption d’un réel organique, le corps change et se manifeste. « Ce réel, plus que d’être organique, est surgissement d’un nouveau par rapport à quoi le sujet n’a pas de réponse déjà faite »[2].
Sans formule prêt-à-porter, il va donc falloir inventer. Il s’agit d’un travail laborieux qui mérite parfois un accompagnement, une écoute. C’est le pari que nous faisons au PAEJ, laisser la place à chacun d’évoquer cette expérience singulière et prendre le temps nécessaire pour que les bribes de ce qui constituera sa réponse puissent émerger.
Le choix d’un film
Bien-sûr, en collectif, le contexte d’une prise de parole est différent de celui d’un accueil individuel. Ce n’est pas évident pour tout le monde d’intervenir au sein d’un groupe.
Le choix du film Close nous a semblé intéressant en ce qu’il peut constituer un terrain fertile d’échanges avec et entre les élèves. En effet, dans ce drame une place est laissée libre à l’interprétation du spectateur sur les liens qui unissent les différents personnages et sur ce qui se joue précisément pour chacun d’eux. Il n’y a donc pas de bonne réponse, le film ouvre davantage à un questionnement pouvant être abordé à plusieurs.
Cependant, Close est également un film d’auteur au style épuré. Les silences y sont nombreux, les images des personnages filmés de près instaurent une certaine intimité et nous laissent en prise avec leurs émotions. Nous prenions donc le risque de ne pas faire l’unanimité auprès d’un public adolescents visé en général par un autre type de production cinématographique … Un seul élève connaissait le film et l’avait déjà vu.
Du fait d’une journée déjà bien dense pour ces élèves de collège, nous disposions de 30 minutes après le visionnage du film. Ainsi, le temps d’échange suivant a surtout permis aux élèves de partager leurs réactions et leurs impressions. Celles-ci furent vives et variées et ce même pendant le film où l’on a pu entendre à travers la salle quelques commentaires marquant l’étonnement ou l’incompréhension face à certaines scènes.
Les réactions que suscite le film
A la suite de la projection, certains élèves ont pu affirmer avec certitudes ne pas avoir aimé « du tout ! » mais sans pouvoir en dire davantage. Certains venaient d’être spectateur d’une histoire d’amour, d’autres d’une histoire d’amitié brisée ou encore d’un film se concentrant sur la thématique du deuil. Quelques éléments du film ont même rappelé à une élève des codes de films d’horreur qu’elle avait l’habitude de regarder. Nous avions là des entrées en matière bien différentes pour parler d’un même film !
Des élèves ont eu besoin de temps pour accueillir et digérer la portée émotionnelle de cette œuvre ainsi que les souvenirs réveillés à cette occasion. D’autres se sont montrés plus impatients ayant des questionnements les pressant à vouloir les partager.
En effet, le film à susciter beaucoup de « Pourquoi ? », les élèves semblant vouloir une explication aux comportements des protagonistes de l’histoire.
« Pourquoi le personnage principal réagit comme ça à ce moment-là ? »
« Pourquoi à la fin il fait ça ? »
A l’image des personnages du film, il n’a pas été simple pour les élèves de trouver les mots face aux incompréhensions, allant même parfois jusqu’à un léger malaise, suscités chez eux. En effet, une poignée d’élève a indiqué avoir ressentie une certaine gêne, la dynamique de groupe a permis de préciser qu’elle résidait dans le fait d’être spectateur de la proximité affective et physique des personnages dans des scènes de leur vie quotidienne et privée.
Le film n’a pas laissé indifférent et a suscité bon nombre d’interrogations. En effet, comment comprendre un personnage qui ne dit rien, ça en devenait presque agaçant « c’est un rageux Léo » … Mais est-ce si facile de dire ? Comment dire ce que l’on a du mal à comprendre soi-même ? c’est sur ces questions pertinentes que nous avons dû nous arrêter non sans une pointe de frustration pour les intervenantes qui auraient aimé pouvoir poursuivre ces réflexions lors d’un second temps avec les élèves. Peut-être une idée à garder dans l’organisation d’un prochain ciné-discussion ?
- Stevens A., « L’adolescence, symptôme de la puberté », Les feuillets du Courtil, n°15, 1998, p. 79.
- Ibid., p. 84.
























