Santé mentale : de quoi parle-t-on ?
Un peu de poésie :
A l’occasion des semaines d’information sur la santé mentale 2025, le PAEJ du pays de Morlaix a proposé la projection de plusieurs courts métrages abordant des sujets propres à l’adolescence : l’inquiétude d’être dans les normes du moment, la question de l’homosexualité et les conflits de loyauté entre amours et amitiés.
Outre l’intérêt cinématographique de ces films courts, ils étaient surtout le support à un échange avec la salle autour de ce qui agite chacun et chacune à l’adolescence et ce qui appartient à leurs yeux au registre de la santé mentale. Le PAEJ a en effet choisi pour cette occasion de ne pas parler de pathologies, de risques ou de dépistages mais plutôt d’échanger avec le public autour de l’ordinaire adolescent.
Le public était composé dans sa grande majorité de lycéennes venues avec leur enseignante. Après avoir réagi sur les films, elles ont poursuivi en parlant de leurs propres expériences, de leurs déboires passés et des leçons qu’elles en avaient tirées.
Afin de pouvoir échanger sur ce que représente pour chacune cette notion de santé mentale, nous leur avons demandé de choisir une image qui représentait selon elle le mieux celle-ci.
L’une d’entre elle a choisi un vase dont seul le reflet dans le miroir est fissuré, et de commenter : « voilà comment les autres me voient, et voilà comme je me vois ».
Une autre, à propos de l’image d’un oiseau portant sur son dos des oisillons menacés par des aiguilles au-dessus de leur tête : « je suis toujours là pour les autres, je les protège des piques, mais parfois c’est moi qui les prends ».
Sa voisine a commenté l’image d’un château majestueux dans les nuages, en rappelant qu’il peut s’effondrer à tout moment.
Une autre désignant l’image d’un palais scindé en une partie sombre et une partie claire lui faisait penser au fait qu’il y a toujours de la lumière dans l’ombre et de l’ombre dans la lumière.
Le choix de ces cartes et le récit qui les accompagnait nous ont semblé aussi poétiques qu’appropriés pour parler de ce qu’implique cette période particulière de l’adolescence : ont été abordé ces rencontres qui blessent, qui empoisonnent, qui font douter voire vaciller, et dans le meilleur des cas font grandir.
La santé mentale est aujourd’hui un terme omniprésent dans le débat public. Mais de quoi parle-t-on réellement lorsque l’on évoque cette notion ? Correspond-elle à une définition stabilisée, partagée, ou recouvre-t-elle des réalités multiples selon les contextes et les acteurs qui s’en saisissent ?
Peut-on supposer une santé mentale universelle ?
Qu’est-ce que la « santé mentale » ?
Un point suscite d’emblée notre interrogation et concerne l’utilisation exponentielle du terme de “santé” : qu’elle soit mentale, sexuelle, sociale, spirituelle, affective, émotionnelle, culturelle… expressions que l’on peut trouver ici ou là.
A quoi peut faire référence un terme aussi facilement interchangeable ? Un équilibre momentané ? Une harmonie réussie ? Un ressenti positif ? Une hygiène de vie ? Est-ce un idéal ou un droit opposable ?
Selon l’OMS : « La santé mentale correspond à un état de bien-être mental qui nous permet d’affronter les sources de stress de la vie, de réaliser notre potentiel, de bien apprendre et de bien travailler, et de contribuer à la vie de la communauté. […]La santé mentale est un droit fondamental de tout être humain. »
Jusque-là l’évaluation de notre état mental intéressait la psychiatrie parce que des pathologies pouvaient être objectivées (démence, schizophrénie,…), or l’OMS insiste sur l’idée que notre état mental ne se réduit pas à la présence/absence de maladie, ce serait une réalité plus complexe dont l’état se mesure à l’aune de ce qu’elle permet ou interdit dans la vie de chacun.
Le caractère universel de cette définition invite toutefois à en préciser la portée. Si la santé mentale est reconnue comme un droit fondamental et comme une capacité à faire face aux exigences de la vie quotidienne, les modalités concrètes par lesquelles chacun y parvient demeurent profondément singulières. La manière de percevoir et d’affronter ces exigences varie selon la structure psychique, l’histoire personnelle et familiale, les vulnérabilités éventuelles, les ressources relationnelles, le bagage culturel et intellectuel, les conditions socio-économiques ou encore la période de vie concernée.
Ainsi, des situations telles que rédiger un CV ou passer le permis de conduire peuvent représenter un défi ordinaire pour certains, et un obstacle particulièrement éprouvant pour d’autres.
La santé serait avant tout une affaire personnelle ?
Le sociologue Alain Ehrenberg, qui a présidé en 2016 le conseil national de la santé mentale, souligne que là où la psychiatrie soignait les maladies de l’esprit, la santé mentale s’intéresse aux pathologies induites par les évolutions des normes sociales.
Il rappelle que depuis les années 70 sont socialement valorisées les notions d’accomplissement de soi, de propriété de soi, d’égalité… Ce sont des valeurs individualistes, c’est-à-dire, à ses yeux, non pas un encouragement du chacun pour soi, mais la mise en avant sur la scène sociale de chaque subjectivité et de ses tourments internes. Ce qui prime c’est l’affirmation de soi et chaque individu à la même valeur que tous les autres.
L’autonomie est un attendu social majeur : l’enfant doit être très vite autonome, la personne âgée doit le rester le plus longtemps possible et la personne atteinte de handicap doit l’accroitre. Cette autonomie est rattachée à l’initiative individuelle, à la responsabilité vis-à -vis de ses actes. Pour développer cette autonomie, il faut donc encourager chez chacun la capacité à “s’automotiver et à s’autocontrôler”. D’où l’insistance contemporaine selon Ehrenberg autour de la thématique de la confiance en soi comme moteur de l’agir.
Dans ce contexte, les origines du mal-être des individus ne sont plus recherchées dans leur environnement social ou leur héritage familial, mais seulement à l’intérieur d’eux-mêmes, dans leur psychisme ou leur cerveau, dans les compétences et les ressources dont ils disposent pour faire face aux impératifs du quotidien et développer des réponses appropriées.
La santé mentale ou l’autre nom de la compétitivité ?
La santé mentale vue par l’OMS est ainsi conçue du côté de l’adaptabilité, de la productivité, et de l’autonomie. Son altération est conçue comme résultant d’un dysfonctionnement entraînant des comportements inadéquats et une souffrance des individus. Ce qui fait souffrir c’est donc d’être inadapté à ce monde, pas ce que nous faisons collectivement de ce monde et ce qu’il produit en retour sur chacun.
Or, la question de la santé mentale ne peut faire l’impasse sur l’environnement dans lequel évoluent les individus, à la fois sur un plan économique, politique, sanitaire ou architecturale, et sur les effets des attentes sociales, souvent contradictoires, qui pèsent sur eux : la maîtrise de soi et le lâcher prise, la performance dans un contexte concurrentiel où “personne n’est irremplaçable” et la nécessaire bienveillance envers ses pairs, le respect des règles communes tout en encourageant les stratégies individuelles pour se démarquer, croire en l’avenir mais se préparer au pire,… Vers où se diriger quand on est rendu seul comptable de sa réussite ou de son échec ? Comment accepter sa fragilité quand chacun est sommé de correspondre aux mêmes normes d’efficacité ?
Les lycéennes lors de cette soirée, comme les jeunes que nous accompagnons de manière générale au PAEJ, parlent de leur santé mentale comme d’un cheminement singulier vers l’âge adulte, ponctués de soubresauts, de tâtonnements, de belles rencontres et d’égarements parfois, le risque de se complaire dans les blessures passées, la tentation de se sacrifier pour les autres afin d’en être aimé, l’envie de revenir aux jours heureux de l’innocence, l’aspiration à se séparer sans renoncer, la tentation de devenir quelqu’un sans prendre appui sur les autres, de transformer l’autre à son image, le désir que les bons et les mauvais soient enfin récompensés ou punis… autant de “troubles” on ne peut plus ordinaires qui certes, peuvent faire mal, empêcher, conduire à répéter les mêmes erreurs et à ce titre nécessiter une aide ponctuelle telle que nous le proposons au PAEJ. Dans certaines situations la douleur est trop forte, le sentiment d’impasse est écrasant au point qu’il ne soit plus possible de penser et prendre du recul, d’où parfois la tentation “d’en finir” comme ultime issue de secours.
Prendre en considération ce que traversent ces jeunes suppose d’apprécier avec discernement la situation présentée, d’évaluer, lorsque cela s’avère pertinent, l’indication d’une orientation vers un dispositif de soin, et de faciliter l’accès à celui-ci si nécessaire.
Que les jeunes soient reçus individuellement ou en groupe, notre posture consiste avant tout à leur proposer un espace d’accueil et d’écoute attentif à leur singularité. Il ne s’agit pas de définir pour eux ce qui serait souhaitable ou attendu, mais de leur permettre d’explorer ce qu’ils vivent, à partir de leur propre point de vue. L’accompagnement s’inscrit dans une démarche d’ouverture, indépendante des représentations déjà associées à leur situation, et vise à soutenir leur capacité à élaborer leur expérience.
Les points accueil écoute jeunes sont une offre d’écoute « généraliste » et donc plurielle : les jeunes ne sont pas attendus sur une problématique particulière, ni sur un certain degré de gravité, ils sont légitimes à nous adresser tout ce qui est important pour eux.
Pour faciliter une prise de parole que nous savons parfois délicate à cette période de vie, nous nous rendons disponible à leur manière de dire et/ou nous leur proposons de multiples formes d’expression : seul, en petit groupe constitué au fil du temps ou dans un collectif formalisé à priori (le groupe classe par exemple). En parlant en leur nom ou au travers d’un média, accompagné de leurs parents, d’un professionnel ou de leurs amis. En face à face ou à distance, dans un lieu familier ou neutre, ponctuellement ou sur la durée, en leur apportant un étayage dans leur expression ou en les laissant plus libre. Ils peuvent venir simplement pour « voir » ce qu’est être écouté, dans un cadre confidentiel et professionnel, sans obligation de résultat ni exigence particulière. Il leur est même possible de venir dire qu’ils ne veulent rien dire !
La démarche de prévention des PAEJ dans le registre de la santé mentale est avant tout de proposer à ces jeunes un espace où ils puissent parler de ce qu’ils vivent ou du moins de les aider à le mettre en mot.
Accuser réception de leur parole c’est les reconnaitre dans leur subjectivité, à un moment de leur vie où celle-ci peut être en construction, questionnée ou fragilisée au regard des enjeux relationnels et familiaux. La mise en mots favorise une prise de distance vis-à-vis des évènements et de leurs retentissements émotionnels et ouvre un espace propice à l’élaboration de réponses qui leur soient propres.
Hugues RENAUD
Pour aller plus loin :
Santé mentale des jeunes : que disent les pratiques en PAEJ ? – Pour approfondir notre réflexion à partir de l’expérience de terrain des professionnel·les en PAEJ
De 0 à 3 ans, les bases d’une bonne santé mentale – Dans ce podcast des carnets de santé de France culture sur la santé mentale des jeunes, la pédopsychiatre Marie-Rose Moro décrit l’importance des conditions d’accueil du petit d’homme pour son équilibre psychique.
























