Chronique d’un stage au PAEJ : apprendre à écouter
Me voilà stagiaire psycho 4 ème année au PAEJ Cap Jeunes à Guingamp, depuis début mai. Je me sentais enfin prête pour vivre « l’épreuve du feu », l’entretien clinique ! Je venais d’étudier la psychopathologie adolescente, et il y a eu comme un appel intérieur lorsque nous a été présenté le PAEJ en cours. Des jeunes qui portent une demande, à un âge où tout est possible, où tout peut basculer d’un côté ou de l’autre, ça avait l’air passionnant !
Premiers pas d’une stagiaire dans un PAEJ
Je découvre le « P » de PAEJ le premier jour, quand m’est offert le choix d’un bureau et de son aménagement spatial : un point localisé, à façonner, dans l’étayage simple et solide de ma tutrice (qui fut mon enseignante il y a deux ans, chance !) ; dans l’étayage aussi de la collègue arrivée il y a peu, avec sa posture pleine d’humilité et de droiture, et encore à travers celui de l’institution, ses documents à lire, les signifiants qui me frappent, « espace intersticiel », « pratique déspécialisée », offrir un « espace vide », être « interlocuteur de confiance », « pour soutenir l’expression »… Beau programme ! Le « P », c’est le point de l’espace-temps, du cadre, pour eux et pour moi, « pour faire le point », pour poser un repère…
Le « A » de l’accueil, ça a été ma tutrice qui m’a partagé d’emblée l’espace des entretiens cliniques qu’elle menait avec les jeunes. Puis la visio avec la directrice qui a pris une heure de son temps pour me lancer ; la visio aussi d’un temps de supervision à destination des professionnels nouvellement arrivés. A dire vrai, cet accueil avait commencé bien en amont, -comme pour les jeunes ou leurs parents qui passent un premier appel téléphonique – lorsque j’avais insisté pour faire ce stage : mon désir avait été bien entendu, et reçu. Plus tard, je compris que la disponibilité et l’ouverture dont j’avais bénéficié, elle faisait partie de l’ADN d’une pratique quotidienne d’écoute. En effet, la qualité de l’accueil conditionne déjà le « E » de l’écoute, dans l’accueil aussi bien de la stagiaire, des collègues, que des jeunes et des partenaires : offrir une place pour l’expression de chacun, dans ses ressentis, ses désirs, sa créativité, ses potentialités et ses limites, et ce, sans jugement. La confidentialité assurée au jeune se traduit, dans l’institution, par une culture de la retenue, et le respect de la singularité semble aussi se dire par le respect des temporalités de chacun.
Mes collègues m’ont fait découvrir que la mission est située dans le champ de la prévention, et que ça n’avait rien à voir avec mes représentations éducatives. ! Ne s’agit-il pas plutôt de faire émerger, chez le jeune, le sujet, celui qui est assez responsable de lui-même pour se prémunir de passer à l’acte, bien plus que de lui dire ce qui est bien ou mal ? Ça a l’air magnifique, mais comment on fait ? L’écoute suffit-elle ?
L’épreuve du feu : les premiers entretiens cliniques
Patiente 0 : « Pas de panique. Tu suis simplement ce que le jeune t’amène ». Je ne suis pas trop stressée, c’est une petite jeune fille, le motif communiqué est d’« apprendre à gérer ses émotions », j’ai quelques outils issus de mes cours, ça me rassure, je pourrais lui proposer de faire des respirations. Est-ce qu’on peut faire ça au PAEJ ? Oui, pourquoi pas ? Mais attention, ce n’est pas de la psychothérapie, c’est de l’écoute, c’est si le jeune en a besoin… Bon, finalement, la jeune, c’était sa demande, (ou ce que j’en ai entendu), elle voulait des tips. Alors je lui ai montré la respiration abdominale, elle en a reparlé au début de la deuxième séance. Puis c’est moi qui lui ai redemandé à la troisième. « Oh pourquoi pas ? Je ne veux pas perdre les exercices déjà appris ». C’est en échangeant sur son cas et en relisant les notes de ces cinq séances, que j’ai compris : « Ben voilà, c’était ça, son nœud, elle ne voulait pas perdre ! ». Les outils, inutiles, sauf à se faire médium d’autre chose. Alors que j’imaginais que ce serait compliqué d’anticiper la fin, dans une problématique de séparation-individuation, de deuil de l’enfance, de transfert-contre transfert bien affectivé, c’est elle qui a annoncé : « ce sera la dernière séance la prochaine fois ». Ok. Bonne surprise ! Je n’ai pas demandé pourquoi. Mais j’ai remarqué qu’elle n’était plus la même qu’au début, alors même qu’elle ne m’avait parlé pendant quatre séances que d’un quotidien qui n’avait rien de pathologique. Etait-ce d’avoir été juste écoutée dans ses petites histoires de collégienne sans histoire justement par un tiers, autre que sa famille ?
J’avais eu peur de ce non-contrôle, de cette non-maîtrise, mais en fait, c’était là que se logeait la condition essentielle pour que quelque chose advienne.
Une fois, alors que j’avais déjà fait quelques entretiens avec des jeunes, je suis arrivée à 9h, trop vite, je ne m’étais pas posée d’abord avant de recevoir une nouvelle adolescente. Et même s’il y a eu le sourire, le cadre bien posé, les questions d’usage, je n’y étais pas vraiment, dans la présence à son altérité, pour l’entendre dans ses mots à elle, ou entre. Je découvrais là, l’ascèse de la disponibilité intérieure qui m’avait manqué, et que le petit stress de la première rencontre produit naturellement. Une autre fois, un jeune homme dépose un chagrin d’amour, elle était la femme de sa vie, et en même temps, il y a sa colère, ça ne pourra plus être comme avant, il faut arbitrer entre l’ambivalence des attentes réciproques : on pose ensemble les pièces du puzzle et leur complexité. Ça suffit pour enclencher le chemin du deuil, il n’a pas eu besoin de revenir. Puis vient l’histoire d’une jeune, qui a pris rendez-vous au PAEJ, aidée par sa mère, et avant même que je l’ai rencontrée, elle a débloqué sa situation, en posant un choix qui vient de ses tripes : il n’y a plus qu’à le faire vérifier par un tiers, au PAEJ. L’accueil suffit… Une autre jeune arrive avec un schéma de noms, en rouge, celles qui l’ont harcelée, en bleu, les autres. Une séance, elle retrace treize années de sa vie, la suivante, elle revisite une année, la troisième, elle relit ses années lycée et ses études supérieures. Elle raconte lentement, à son rythme : que ce soit y, x ou z qui l’accueille n’a pas d’importance. Elle s’est enfin autorisée à prendre le temps pour elle, et il s’agit pour moi d’être juste témoin de son énonciation.
Le temps des questions : assumer le doute
Une grande question émerge pour moi : quelle frontière entre l’écoute et le soin ? (surtout quand on reçoit des patients orientés par le CMP). L’écoute n’est-elle pas déjà en soi thérapeutique pour un jeune qui n’a jamais parlé de son intériorité ? Et puis, faut-il lire entre les lignes ou pas ? Autrement dit, proposer des hypothèses et des questions que la personne ne se posait pas, surtout quand elle bloque, ou en rester au respect total de ses énoncés et de son énonciation et soutenir le silence s’il n’y a rien d’autre qui vient ? Ou encore poser des questions les plus ouvertes et les moins intrusives possibles, au risque de revenir plusieurs fois par le même chemin pour entendre ce qui bouge ? Au risque d’agacer aussi ? Ou bien passer par le médium du papier pour laisser le jeune construire sa relecture ? Ou encore déculpabiliser, resituer dans le contexte développemental, familial, institutionnel, aider à bien dire, ou juste nommer, est-ce encore du domaine de l’écoute ? L’écoute serait-elle du vide et le soin, du plein ?
Ici, je ressens que certains suivis ont la fonction de contenir ce qui pourrait déborder.
Peut-être que l’écoute serait de « soutenir le style de chacun » comme l’écrit Nicolas Borie (2021) finalement ?…
J’apprends en fait à voir ce qui se passe, à l’entendre, chez eux, … et chez moi – grâce au regard extérieur de ma tutrice, de ma prof, d’une psy extérieure : il s’agit de débusquer mes peurs d’être à nu, sans outil, devant le jeune, mais aussi mon besoin de vouloir leur apporter quelquechose, un peu d’aide, de « guérison », des lunettes autres que celles qu’ils n’ont… Or c’est leur subjectivation qui est en jeu ! Et puis il y a ces petits grisements dans l’impression d’avoir dit quelquechose qui a fait mouche chez l’autre…mais était-ce pour que ça lui rajoute une couche de pesanteur, ou pour que ça le décale et l’aide à vivre ? … j’en suis maintenant à la découverte de la nécessité de l’éthique dans l’écoute. Mettre de l’écart. Une définition me parle : ce serait une « affaire d’apprentissage de l’expression adéquate et d’éducation de la sensibilité » (Laugier, 2005, p. 323).
En tout cas, le « J » du PAEJ prend forme au fur et à mesure de ces visages que je rencontre (10 déjà !), certains, une fois, d’autres, en continu, d’autres encore, de ratage de rdv en SMS d’excuse et en reprises de rdv à partir d’une accroche anodine au téléphone…Je suis touchée à chaque fois, je n’ai pas l’impression de bien faire, ni celle de mal faire, je prends appui sur mes collègues et sur les connaissances acquises et les expériences de vie qui ont été les miennes et je me dis que j’ai bien fait de reprendre les études, ces quatre longues années à avaler de la théorie : c’est très émouvant à regarder, un sujet qui émerge ! Je me sens utile, et juste après, je me dis que c’est ce cadre qui, à différentes échelles, permet cela. Combien c’est précieux pour eux …et pour la jeune professionnelle que je suis en train de devenir !
Je n’aurais pas la place de parler des actions collectives qui s’élaborent dans le tissage de partenariats, de discussions, et que j’ai vu à l’œuvre aussi, comme un passionnant espace de liens et de créativité. C’était la fin de l’année, on prépare la rentrée…Qu’elle soit riche en soutiens en tout genre, c’est une mission si essentielle pour nos jeunesses, que de donner lieu et temps à la gratuité de la rencontre et de l’écoute !
























