Après un premier article où nous avons tenté de saisir les caractéristiques du monde numérique pour comprendre l’attrait qu’il peut exercer à l’adolescence, nous continuons à interroger dans cette seconde partie les relations entre les adolescents et les espaces numériques ainsi que la place que les adultes peuvent y prendre.

Se passer du corps

Les réseaux sociaux me permettent, quel que soit mon âge, d’exister par mes propos, mes images, mes opinions, mes choix, mes engagements, mon parcours, mes mouvements d’humeurs, … Ce flot de contenu me permet en quelques sortes d’exister sans corps.

Or le corps adolescent est encombrant, pour ne pas dire menaçant, pour celui qui l’habite, parce que les transformations pubertaires qu’il connait surviennent sur un psychisme d’enfant. Parce qu’il me permet désormais d’accéder à une sexualité adulte et de passer ainsi des fantasmes aux actes, il vient bousculer mes repères identitaires, transformer ma relation aux autres, et appelle à un engagement auquel je ne suis pas prêt(e).

L’espace numérique me fait l’économie de ce corps qui me trahit et me dépasse, et m’en offre un autre que je peux magnifier, montrer/cacher à ma guise. Mais puisque ce corps n’existe que virtuellement, je peux être tenté de l’exposer sans me soucier des conséquences. Puisque tout est possible, rien ne peut arriver.

Le non engagement du corps peut aussi me donner l’illusion de ne pas être impliqué dans mes actes. Je peux ainsi déverser une haine bien réelle tout en ignorant ses effets.

L’espace numérique brouille les frontières entre soi et l’autre, le visible et l’invisible, le privé et le public. Les plateformes de tchat aléatoire sont paradigmatiques à cet égard puisque je peux m’inviter chez un inconnu par l’intermédiaire de ma webcam, me donnant ainsi l’illusion de pouvoir tout voir, chez tout le monde, n’importe quand.

Rêver sa vie

Le monde numérique est un lieu où je peux venir y déposer ma mémoire, mon intimité, avec la promesse de la sécurité et de la pérennité. Ne plus pouvoir y accéder du fait des limitations parentales peut alors me pousser dans le désarroi car me voilà coupé de moi-même, tandis que peut être traumatique le constat que cet espace a été violé ou usurpé.

Pour résumer, le monde du numérique offre aux adolescents la possibilité de nouer des liens hors de la famille et donc d’échapper à cette proximité devenue dangereuse de par les nouvelles potentialités qui accompagnent leur sortie de l’enfance.

Aussi le numérique offre aux adolescents à la fois un répit, un temps suspendu, et une aire de simulation, afin de se mesurer aux autres, de négocier les distances dans la relation, en attendant une concrétisation de la rencontre. Il permet de prendre appui sur de nouvelles identifications issues de la communauté et d’essayer leurs pouvoirs virtuels dans un lieu plein, contenant, supposé sans risque, disponible à tout moment, qui ne demande rien, et se propose pour le seul plaisir.

Parce qu’ils y sont présents sous forme d’avatar, ils peuvent y exister en leur nom, d’où ces élans créatifs parfois d’une grande sensibilité observée sur la toile.

Le risque existe que certains adolescents trouvent ici tout ce dont ils ont besoin et ne veuillent dépasser cette antichambre, évitant ainsi le risque de la rencontre et de la confrontation à leur désir, consommant alors compulsivement les objets mis à leur disposition, incapable de s’en décoller sans craindre de tomber, comme un rêveur qui chercherait à dormir sans fin pour éviter le cauchemar du réveil. C’est justement de ce piège dont Léonardo Di Caprio tente d’extirper Marion Cotillard dans le film Inception de Christopher Nolan.

Et les adultes alors ?

Quelle place les adultes peuvent-ils prendre dans cet univers pour y accompagner les jeunes, alors qu’ils peuvent être tentés de s’y adonner de la même façon qu’eux ? Qu’est-ce que les uns et les autres peuvent en dire au-delà des clichés réciproques et de ce paradoxe par lequel les parents peuvent s’inquiéter de la surconsommation d’écran de leurs enfants tout en étant rassuré de les savoir à la maison à portée de regard ?

Si des limitations doivent être posées, répondre uniquement en tournant plus ou moins le robinet des « écrans », génère d’interminables disputes sur le dépassement des doses accordées et de non moins interminables négociations pour se voir octroyer une dose plus grande en échange de quelques bonnes conduites. Ce qui, au final, ne fait que renforcer le corps à corps entre parents et adolescents et évite donc toute séparation.

S’intéresser authentiquement à ce que fait son enfant dans cet univers numérique, à ce qui le stimule et/ou le captive, alors même que l’on n’y comprend pas grand-chose, c’est justement réintroduire de la distinction, reconnaitre la singularité de son enfant. A la fois pour réaffirmer son opposition à certaines pratiques et valeurs, comme pour aider son enfant à trouver dans le quotidien des équivalents à ce qui l’anime dans le virtuel. Ce qui rejoint le « devoir d’optimisme » dont parle le psychiatre et psychanalyste Philippe Jeammet dans cette brève entrevue : reportage audio de Jean-François Colleter.

Les professionnels de Sesam Bretagne travaillent en partenariat avec les équipes éducatives des différents territoires sur lesquels l’association est implantée pour aborder avec les jeunes ces questions : les usages du numérique, le harcèlement, les stéréotypes de genre, la confiance en l’autre,…

La création d’une page internet et l’ouverture d’une page Facebook associative ont pour objectif outre de rendre accessible ses services à destination des jeunes, des parents et des professionnels, mais également de prendre pied dans l’espace numérique afin d’en questionner les enjeux auprès de ses utilisateurs.

Hugues RENAUD, psychologue clinicien,
Point Accueil Ecoute Jeunes du Pays de Morlaix