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Qu’est-ce qui dans cette période de vie s’accorde si bien avec les caractéristiques du monde numérique ? A quoi vient répondre le numérique chez une grande majorité des adolescents pour susciter un tel engouement ? Dans quelles mesures les concepteurs des réseaux sociaux et autres applications numériques jouent-ils de cette affinité, jusqu’à encourager la dépendance à des fins mercantiles ?

Le virtuel est une promesse qui ne se dément jamais

Rappelons tout d’abord que le « virtuel », que nous utilisons ordinairement pour désigner les espaces numériques, renvoi dans son sens premier à une potentialité. Lorsque cette potentialité se concrétise, on parle alors de l’actuel.

Le philosophe Pierre Lévy prend l’exemple de l’arbre et de la graine. La graine contient un arbre virtuel. Il ne pourra devenir arbre, s’actualiser donc, que s’il bénéficie d’en environnement favorable qui déterminera sa forme, sa taille, sa vigueur, … ou bien ne lui permettra jamais d’exister.

Cette question concerne particulièrement les adolescents puisque l’actualisation de leurs potentialités est à la fois excitante et inquiétante, source de satisfactions et de désillusions : « Que deviendrais-je si… ? » « Que serais-je devenu si… ? ». Cette actualisation impose des renoncements, des interrogations pénibles sur leur désir, et des tentations de précipiter le dénouement attendu ou redouté, d’où cette oscillation entre l’envie de « sortir » à tout prix, y compris du cadre, et de rester dans le familier, fut-il pesant.

Le monde numérique propose au contraire une virtualité qui ne s’actualise jamais et peut donc à ce titre ridiculiser l’impossible, libérer chacun de ses entraves charnelles, tout en lui évitant de s’engager dans une parole qui risquerait de trop le dévoiler.

Nous voudrions montrer ici en quoi ce pacte faustien est particulièrement alléchant au temps de l’adolescence.

Notre propos sera l’occasion d’introduire une réflexion plus vaste sur le rapport des jeunes au numérique en général. Ce texte, édité en deux parties, abordera cette relation sous sa forme passionnelle, avec donc ses possibles excès comme ses opportunités.

D’autres écrits suivront pour aborder ce sujet sous des angles différents, des points de vue propres aux professionnels de Sesam Bretagne et à la singularité des territoires sur lesquels ils interviennent.

Tout est permis puisque c’est gratuit

Cette séduction du numérique nous semble passer avant tout par la gratuité mise en avant par les acteurs du digital.

Pour accéder au savoir je n’ai plus besoin d’en passer par un autre qui saurait plus que moi et qui pourrait étayer ce savoir d’une expérience, d’un vécu et d’un récit. Les moteurs de recherche sont des distributeurs automatiques de savoir avec qui il n’est plus besoin d’entrer en relation pour les faire parler. La machine se veut neutre, sans préjugés ni attentes, contrairement aux figures d’autorités traditionnelles toujours susceptibles d’abus de pouvoir.

C’est un espace où je n’ai pas de compte à rendre, personne n’y est aux commandes ni ne fait autorité, personne n’attend rien de moi, en revanche j’attends de lui qu’il me réponde sans faille.

Le monde du numérique me permet des retrouvailles avec la toute-puissance infantile et m’offre une revanche en cette période où tout m’échappe, à commencer par mon corps qui semble animé d’une vie propre.

Il est une surface de projection sur laquelle je peux me déployer en ombre chinoise, m’essayer avec l’illusion que je peux tout effacer et recommencer comme sur une ardoise magique d’enfant.

Snapchat a fait de cette tromperie sa marque de fabrique en invitant les adolescents à publier des contenus éphémères. Ce qui revient à leur dire : « lâcher vous, ça compte pour du beurre ! ». Ce qui est bien sûr faux dans un monde qui ne sait pas oublier et qui contient les possibilités techniques de contourner ses propres limitations. Malgré ou en raison de ce leurre, cette invitation à s’essayer sans risque est un puissant appât à cette période de la vie. L’essentiel est dans l’instant, il ne faut pas rater le coche sous peine de rester sur le bord du chemin.

Mais le ressort commercial de cette application est bien de maintenir captif ses utilisateurs. Le caractère éphémère de ces diffusions appelle à s’y connecter dans une attente anxieuse pour ne rien rater, et surtout pour vérifier que je ne suis pas le sujet de ces partages sous le manteau. Les foules numériques sont versatiles, je peux rire avec elles un jour et le lendemain c’est de moi que l’on rira.

Une présence par procuration

Sur les réseaux sociaux je peux me présenter potentiellement à des millions de personnes sans risque puisque je délègue ma personne à ces images, vidéos, textes ou sons. Je peux être partout sans être nulle part. Avec pourtant le risque qu’un autre se saisisse de ces morceaux pour les détourner, les instrumentaliser et me réduire à l’un d’eux.

Je peux solliciter autrui à tout instant mais en le tenant à distance. Je peux jouer sur cette distance selon les moments que je traverse, que j’ai besoin de me protéger ou non, de m’assurer que l’autre n’est pas trop menaçant. C’est une simulation de rencontre dont je peux me satisfaire dans les premiers temps, avant que n’advienne la rencontre charnelle. Je peux ainsi alterner virtuel et actuel, proximité et distance, le temps que la relation s’installe.

Je peux voir sans être vu, je peux me montrer et me regardé être vu, vérifiant ainsi que je suis aimable. Je peux leurrer l’autre et le mettre à l’épreuve, prêcher le faux pour en tirer le vrai. « Puis-je lui faire confiance ? », « Mais si je peux le leurrer, il le peut lui aussi, comment donc savoir ce qui est vrai dans un monde où chacun présente son plus beau profil ? » Alors que je cherche par le numérique à me protéger des risques de l’amour et du hasard, je retombe sur un indécidable.

Pourtant j’en viens à confier à l’autre mon intimité dans l’espoir qu’il me la retourne validée et ainsi me confirme dans mon existence. Mais plus je suis accroché à l’approbation de l’autre et plus je suis exposé à son arbitraire. Un silence, un refus, un sarcasme pouvant me renvoyer au néant.

Dans un second article, nous continuerons à interroger les effets du numérique, notamment sur l’engagement du corps, à la fois absent et pourtant très présent au travers d’images ou de vidéos, et nous nous interrogerons sur la manière dont les adultes peuvent accompagner les jeunes dans cette relation passionnelle au numérique.

Hugues RENAUD, psychologue clinicien,
Point Accueil Ecoute Jeunes du Pays de Morlaix