« Nommer les choses c’est déjà essayer de les prendre en compte, de les combattre »


Ainsi s’intéresser au harcèlement sous sa forme contemporaine participe à ne pas être fasciné ou à ne pas être trop inquiété par ce phénomène auquel nous sommes confrontés au quotidien dans notre pratique en PAEJ. Le harcèlement envahit les cours d’école ; de nombreux adolescents mais aussi les parents ou les professionnels se saisissent de ce signifiant. Que vient-il donc recouvrir ?


Ouvrage Les enfants de la société liquide (Fayard, 2018)

Zygmunt Bauman aborde le phénomène du harcèlement. Partant du postulat que les jeunes sont la photographie des temps qui changent, il dresse les enjeux de la société moderne. L’enfant de la société liquide, en perpétuelle mutation, n’évolue qu’au sein de son individualité et cherche frénétiquement à la faire reconnaître. Ainsi, les problèmes privés envahissent la sphère publique (le cyber-harcèlement pouvant prendre sa source là) avec l’illusion qu’il puisse exister une solution universelle et partager par tous. La société actuelle amène en effet des prêts-à-porter, des modes de consommation, des phénomènes temporaires (chirurgie esthétique, tatouage…) qui prétendent une vie plus longue, plus saine…mais ils sont sans cesse à répéter et en appellent toujours plus.

Qu’en est-il du harcèlement ?

Si le harcèlement vient dire la violence rencontrée dans les relations sociales, Z. Bauman apporte un point de vue nouveau : la victime se sent « séparée des autres » et dans ce mouvement, trouve une existence à part, cherchant les moyens nécessaires pour ne plus souffrir et une nouvelle identité. Le harcèlement est en effet affaire d’exclusion, un « tu n’es pas comme nous, tu n’es pas à ta place » auquel un adolescent peut venir répondre.


Ouvrage Les enfants de la société liquide (Fayard, 2018)

Le cyber-harcèlement est à prendre au sérieux car il se propage de manière effrénée auprès de certains jeunes. L’anonymat d’Internet est une armure : vous ne voyez pas la victime en face, le risque d’être dénoncé est réduit.

Comment est-il perçu par les jeunes ?

Bien souvent, le harcèlement est au-delà de l’acte raisonné, au-delà du sens.
Plutôt que d’y trouver des raisons, nous avons à être attentifs aux mots qui se logent pour chacun sous ce signifiant afin de soutenir chaque jeune pour rendre leur quotidien plus vivable

Lorsque Charlotte, reçue au PAEJ, se demande si ce qui se produit pour elle s’appelle du « harcèlement », je l’invite à déplier. Elle raconte que des filles d’une autre classe lui envoient sur les réseaux des phrases telles « c’est pas ton collège, t’as rien à faire ici ». Puis, en associant, elle raconte que sa copine lui adresse des photos de ses scarifications. Et c’est avec cela surtout qu’elle ne sait pas comment faire, c’est ça qui la harcèle. Dès qu’on écoute un jeune, le harcèlement se singularise. Le harcèlement prend source en ce qui harcèle au plus intime de chacun. Si souvent l’être tend à rejeter sa responsabilité sur la société, la collectivité, et à prendre une position de victime, il rejette dans le même mouvement son individualité qui régit son être. Ce n’est pas le choix que fait Charlotte, elle mesure qu’il se passe là quelque chose pour elle, pas sans s’être adressée au PAEJ. Elle y engage une responsabilité. Les discussions laisseront place à de nouvelles questions impliquant sa position avec les autres.

Bien souvent, le harcèlement est au-delà de l’acte raisonné, au-delà du sens.
Plutôt que d’y trouver des raisons, nous avons à être attentifs aux mots qui se logent pour chacun sous ce signifiant afin de soutenir chaque jeune pour rendre leur quotidien plus vivable.

[1] Les enfants de la société liquide – France Culture

Delphine Jézéquel, psychologue clinicienne

Point Accueil Écoute Jeune – OXYJEUNES Carhaix